Portraits – Le prêt d’Action

Beaugard Assion, 37 ans, gendarme de son état. Action pour les intimes. Déployé dans une de ces nouvelles brigades, dans un de ces nouveaux arrondissements du pays. Un bide de bonne taille qui débordait de partout son treillis. La guenon, même habillée en veste demeure une guenon disait mon grand père, et les dix ans de service militaire n’avaient en rien entamé sa soif de boire.

Du regret de ne pas être policier et soutirer des petits billets aux chauffards et autres motards pas en règle ou simplement imprudents, à celui de ne pas être douanier pour se faire de gros billets sur des marchandises devenues illicites au gré des humeurs, il s’est fait une raison, et vit entre les paris de loterie, la bière et le tchouck. La bière du 1er au 6, le tchouck le reste du mois. Où  vont se nicher les complexes ? À quand alors la valorisation des produits locaux? Cette question est ancrée très loin dans l’inconscient de notre ami.

Ses soucis se résumaient à la bonne pâte qu’Akouwa, sa femme du moment, lui préparait chaque soir, accompagnée de l’apéritif Sodabi – au fil du temps, et surtout de la mauvaise qualité de la nourriture, cela l’empêchait d’avoir fière allure du moins au niveau du ventre -, et au bonheur qui s’estompait toujours vers dix-neuf heures, quand la jolie dame annonçait les numéros gagnants du jour à la télé. Télé qu’il n’aurait d’ailleurs jamais achetée si ce n’était pour avoir la primeur du résultat du tiercé. Pour enfin, journalièrement contempler les heureux gagnants. Le bonheur est contagieux, et pour vivre heureux, il faut avoir des plaisirs simples. En tout cas, c’est l’une des principales leçons de vie qu’il a retenues de son passage chez les missionnaires catholiques, dans son enfance. La chicote qui était d’usage en est pour beaucoup.

‘‘Pouah » disait-il alors en voyant les résultats :  »Même au village on n’a plus de bon Sodabi« . Et cela, surtout quand il n’arrivait pas à accrocher un seul numéro sur les cinq du tiercé. Donc malheur le lendemain aux trafiquants de méthanol et de ‘boudè » qui se faisaient prendre par lui au détour de chemins sinueux. En plus de leur soutirer ce qu’il avait perdu la veille et prendre un peu de ce qu’il aurait du gagner, il prenait plaisir à sortir de son esprit ou d’ailleurs on ne saurait jamais, une de ces insultes:  »batardeau », ‘’zouave’’ etc. Toujours les plaisirs simples.

Malgré sa relativement longue carrière, ce n’est que récemment, avec l’autorisation de ses supérieurs, qu’Assion a pu bénéficier d’un prêt. À rembourser sur cinq ans. Faut-il s’en réjouir ? Vu le montant ?
Dans l’immédiat, il s’est quand même décidé à en jouir, à fond, de ces 1 millions volubiles. Allez, c’était décidé :  un (01) mois sans loterie. Sans Tchouk ni Sodabi. Apres un rapide tour chez lui, sans un regard pour sa femme, (faudrait même penser à la changer celle là) où il s’est délesté avec une once de regret de quelques dizaines de billets, il a naturellement pris le chemin du bar de Dame Akouvi. Tout joyeux. Après avoir payé ses dettes de bière, la fierté retrouvée, Assion lança tout de go une de ces remarques dont il avait le secret : « Quand ton salaire ne te permet pas de construire, il faut boire. Apportez moi deux Awooyo et frappez moi la musique militaire: l’argent appelle l’argent. »

Quand on paye on a le choix. De la musique. Privilège inouï dont il avait rarement joui jusqu’ici… Alors qu’Action avait le ventre repu, l’humeur alcoolisée et joyeuse, les trafiquants et autres avaient aussi un peu de répit. Du moins pendant un mois.

Mais vint ce fameux jour où il voulu encore enlever un billet doux de dix mille de l’étagère sur laquelle, le premier jour, il avait déposé sa dette de cinq ans. Sa main ne rencontra que le toucher rugueux et froid du bois.

Jour fameux, autant pour lui que pour sa femme. Pauvre Dame. Elle n’oubliera pas de sitôt la bastonnade de sa vie. Action, tout furieux de s’être fait voler son argent, par sa propre femme en plus, aura tabassé cette dernière devant leurs enfants tout tristes mais heureux d’échapper pour une fois aux furies mémorables de leur géniteur. Merci au bénéfice de la courte taille. Quelques centimètres de plus et ils devenaient aussi suspects que leur mère. Toute personne dépassant un mètre cinquante était considérée comme voleur d’argent. De toutes les façons, ce ne fut qu’au soir, après les excuses de notre gendarme devant sa belle famille (pas trop de remontrances quand même, Monsieur a encore le pouvoir de faire recruter le fils, le cousin et le beau frère dans l’armée), que Madame apprendra que depuis un mois, son mari avait bénéficié d’un prêt.

Partis en fumée, les rêves de pagne et de nouveaux tissages. Une lycéenne en a bénéficié. Ceci est une autre histoire.
Finis les beaux jours, vive les découverts bancaires. Un peu de baume au cœur cependant : la petite dernière de la fratrie, Adjoa, a eu l’intelligence de se faire enceinter par un employé de banque. Et en avant la cérémonie de demande de pardon. Les tours de garde devant le bureau du gendre – pardon, futur gendre – sanctionnés par les doux billets à la fin de la journée.

Naturellement, la femme du gendarme est (re)devenue la plus belle femme du monde. Ses repas, les plus succulents. Les boissons locales, les meilleures beuveries. Nos ancêtres savaient à nouveau distiller. Bande de colonialistes… Les diatribes toujours sarcastiques et moins drôles : « le mouton broute là où il est attaché ». En attendant la prochaine mission de maintien de la paix (?) de l’ONU ou encore le lointain et incertain gain au tiercé.

 

Petit Rappel: Les lignes qui précédent ne sont que pure fiction et toute ressemblance avec tout individu ne serait que pure coïncidence.

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