Les coupures inégalitaires d’internet au Togo

 – Ne coupons pas la connexion mobile, pour que nos clients ne partent pas pour un autre opérateur…
– Pour aller où ? Ils seront là pour nous attendre.

Tel est, je l’imagine, le compte-rendu des réunions des sociétés de téléphonie mobile.

Effectivement, on est là à attendre. Rythmer notre vie quotidienne entre deux coupures. Pourquoi couper la connexion mobile de nous autres et laisser l’internet pour les entreprises, les administrations ? Comment garder ouvert l’accès aux sociétés et juger unilatéralement que nous autres ne le méritons pas ? Ne sommes-nous tous pas des citoyens ? Hypocrites, s’il faut couper la connexion, alors faites-le entièrement. Si c’est pour la paix, que tout le monde, oui tout le monde, soit privé de connexion.

Ne fermez plus. Ne coupez plus. Ne gardez pas les bons débits pour quelques-uns, de peur qu’ils ne fassent une overdose de connexion. Ne la coupez point de peur que le troisième opérateur ne s’enfuie par retard de dépôt des dossiers dû au manque de connexion.

Marchez et on vous laissera. Criez et on vous trouvera une solution. Car, quiconque marche régulièrement entretient sa santé, celui qui crie améliore son timbre vocal. Et surtout, on coupe à celui qui veut se connecter. Tout ce que vous faites avec votre connexion, nous aussi on le fait. Communiquer. Étudier. Payer des dettes. Prendre rendez-vous. Télécharger illégalement. Voir du x, etc. Car c’est la loi et l’objectif même de l’internet.
Si donc, méchants comme vous l’êtes, vous coupez sans nous avertir le débit mobile, mais vous le gardez pour certains, combien de fois nos amis, copines, ex-copines, nos occupations, en sont dépendants ? Combien de fichiers téléchargés à 90% ne sont jamais finis et partis en fumée ? Combien de mégas ou de gigas de connexion disparus et comptabilisés dans les bénéfices des entreprises de téléphonie mobile ? Autant de frustration pour les clients ! Pas un mot d’excuse au nom de la paix, mais un juste retour de leur forfait ?

Je vais vous raconter les histoires de gens directement touchés par ce phénomène. Tout ce qu’Adoté voulait, c’était suivre son match en streaming illégal. Amélé, elle, voulait lire le bonjour de son Jules virtuel de Paris qui lui promettait des vacances pour l’été 2017, et surtout voir s’il a fait le money gram. Anasco, lui, est devenu teigneux pour avoir manqué pendant deux jours de naviguer sur des sites douteux pour adultes, malgré son âge mineur. Tchitchao n’a pas pu envoyer à temps l’argent à son vieux père au village pour ses médicaments. Même les gnadoé*ont pris un sacré coup.

Méfiez-vous des connexions bloquées

Gardez-vous des mauvaises connexions. Celles qui sont là, mais vous empêchent d’aller sur vos sites préférés. Celles qui pendant un temps vous donnent accès à certains liens que vous, informaticien de pacotille, cherchiez à contourner par des réseaux privés virtuels. La réalité amère et dure vous frappera et le réveil sera toujours douloureux. Ceux qui disent : « Mais non, je suis apolitique ! », ceux-là n’auront pas de traitement de faveur, mais ceux qui ont la chance d’avoir le bon code wifi ou le bon câble disponible, oui.

Plusieurs diront en ces jours-là : « Connexion, Connexion, n’avons-nous pas fraternisé avec des inconnus par ton nom ? Et n’avons-nous pas rendu riches des sociétés de téléphonie mobile par ton nom ? Ne t’avons-nous pas choisi au détriment d’un bon plat de watchè* (du riz mélangé avec des haricots) ?

Alors, elle vous dira ouvertement : je ne vous ai jamais connu. Je me retire de vos téléphones. Vous qui n’êtes pas du bon coté de la connexion. Vous qui êtes susceptibles de partager des informations non vérifiées. Vous qui n’avez pas le bon code wifi. Vous qui n’êtes pas proche de la frontière ghanéenne ou béninoise. Vous qui menacez la paix.
C’est pourquoi quiconque entend ces paroles se doit d’acheter un forfait limité au début des journées de marche coïncidant avec la coupure d’internet. Il sera semblable à un homme prudent qui a bâti sa maison sur le roc. Ainsi parle le Coupeur, pardon le Saigneur, pardon le Seigneur. Il sera semblable à un étudiant qui squatte le wifi du voisin. Qui connait les meilleures applications capables de télécharger et de poursuivre sans perte de données quand la connexion sera coupée et rétablie.
Mais quiconque écoute ces paroles et ne les met pas en pratique sera semblable à un homme insensé qui a bâti sa maison sur le sable. La pluie est tombée, les torrents sont venus, les fichiers torrents par contre, non. Sa connexion étant absente. Ses mégas, disparus à jamais. La jolie Guinéenne rencontrée lors d’un séminaire a rompu. Virtuellement bien sûr. Plus de contact. Un malheur ne venant jamais seul, certaines applis dont on repoussait la mise à jour sont devenues obsolètes. Perdus, les précieux messages. Après que le coupeur ait terminé, la connexion a été rétablie et mon téléphone a été frappé de frénésie du téléchargement. La coupure et la perte des forfaits m’ont enseigné l’approche imminente des prochaines manifestations.

Comme je ne suis ni scribe, ni pharisien, mais jeune togolais ne comprenant pas le pourquoi ni le comment des coupures internet, je dirais juste que cet article est inspiré de l’Évangile de Mathieu, chapitre 7 dans la Bible.

 

* gnadoé : signifie en éwé ( langue parlée entre le sud du Togo, Bénin et Ghana) l’action de radoter.

* watchè : plat de riz mélangé avec du haricot.

2 commentaires sur “Les coupures inégalitaires d’internet au Togo

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