Lomé-Abidjan en bus, la désillusion

En retard sur le départ de deux heures

Un départ prévu à 14 heures 30 ne s’opère finalement qu’à 19 heures. On est déjà fatigué du voyage avant de l’entreprendre, il faut s’attendre à des soubresauts. Pas de sobres sauts. Et pourtant, armé de mon courage, d’un pain de cinq cents, d’un powerbank (outil du voyageur moderne), je me suis assis dans ce bus direction Abidjan à 700 km et provenance de Lomé. Je mentirai si je vous disais que c’est pour l’expérience de la route que j’avais décidé de prendre un bus. C’était beaucoup plus par souci d’économiser une centaine de mille francs CFA, de quoi passer un bon week-end à Babi. Et entre temps essayer de voir du paysage et rencontrer des personnes intéressantes.

Si je jouais au malin en croyant à l’unité de l’Afrique, mes convictions vont être mises à rude épreuve lors de ce trajet et ce dès la gare. Un Ivoirien, commerçant, venu acheter des chaussures à Lomé et a eu du mal à s’intégrer pendant les trois jours de son séjour, ne disposant pas d’assez d’informations en plus  de moyens plus ou moins limités. Il a dû dormir à la gare, s’est fait littéralement racketter à la plage (qu’est-ce qui lui a pris d’uriner à la plage?) par des brigands. Ainsi me parlait-il déjà de ses malheurs laissant augurer un voyage riche en rebondissements. Mon frère tout hilare au lieu de me souhaiter bon voyage a plutôt laissé entendre « Du courage ».

En retard sur le départ de deux heures
En retard sur le départ de deux heures

Si j’ai traversé avec une relative facilité la frontière  togolo-ghanéenne, mes voisins ivoiriens, n’ont pas eu la même chance. Descente en plus de présentation des pièces d’identité que tout le monde a déjà fait et racket de 500 francs chacun. Le tout dans une mauvaise organisation qui nous a coûté une heure, trente minutes de chaque côté. Ce qui démontre un manque criard de confiance entre les différents services douaniers. Patienter, assis dans un bus sans climatisation avec presque pas de fenêtres dans un poste de douane bondé. Avec un jeune qui écoutait tout haut sa musique.  J’avais presque envie de descendre et retourner tranquillement chez moi.

Si tout le monde était soulagé au premier ronronnement du bus, la dame derrière moi avec son marmot a trouvé que c’était le bon moment pour crier tout go : « chauffeur moi je veux pisser hein ». Le grognement collectif qui s’en est suivi a vite fait changé d’avis à sa vessie. Aussi avons-nous vite fait de plonger dans un silence  ou seuls les changements brusques de vitesse du bus déjà en voie de disparition venaient troubler notre tranquillité. Partir à 14h30 était un bon départ, histoire de voir du paysage, de se reposer à la tombée de la nuit et d’arriver tout frais le lendemain matin à Abidjan. C’était sans compter sur la cupidité, le retard et la police ghanéenne.

Si nous, moi en tout cas, avions pensé rouler dans le Ghana sereinement, la compagnie de transport a préféré nous mettre  vite dans l’ambiance. Au lieu de proposer un divertissement neutre vu la diversité des voyageurs (genre, âge, nationalité….), on s’est vu plongé dans de la tauromachie. Si si. Rien de plus que des individus en  train de se faire chasser et de se faire cogner par des taureaux sur les écrans. En termes de traumatisme les jeunes et les plus âgés ont été servis. Plus que des Oh oh, et des petits cris partout dans le bus. Ils ont cru faire du sensationnel. C’est raté et ça laisse une image de ce que ce c’est les transports et les services en Afrique. Ça ne respecte pas et surtout ça laisse à désirer.

Si les murmures ont été lents à venir, ils ont eu finalement raison de la programmation spéciale. Vive la musique ivoirienne… exclusivement  pour 24 heures. A défaut de paysage, nous avons assisté à un ballet des policiers de la route ghanéenne. Chaque cinquante kilomètres, le bus ralentissait. Des billets changeaient de main. Avec une rapidité et régularité déconcertante. Dans le sens du chauffeur vers l’agent sur la route. À certains endroits, un policier zélé, avec des bribes de français (carte d’identité, 1000 francs, 500 francs), montait et se faisait remplir les poches. Vive le panafricanisme. Vive la CEDEAO. Mort à la libre circulation des biens et des personnes.

Si la résignation, la frustration, les muscles ankylosés ont eu raison de notre volonté à scruter le noir essayant d’apercevoir les lueurs d’Accra, l’air refusait toujours de rentrer. Pourquoi ? Les deux ou trois rares fenêtres laissaient passer assez suffisamment d’air pour nous aérer mais assez aussi pour geler les passagers assis juste à côté. La dame derrière n’a jamais cessé de piailler. Tantôt « chauffeur moi j’ai chaud, » tantôt « mon enfant veut aller aux chiottes »  avec son drôle d’accent  (éternel problème d’accent) qui faisait qu’on avait envie de rire. Le summum fut quand elle a commencé à changer les couches de son marmot. J’en étais presque arrivé à détester les gosses.

Si vous pensez que nous étions arrivés au bout de nos peines, vous vous trompez. Un bus qui fait marche arrière sur une autoroute. Des odeurs de  nourritures emballées la veille. Et les pannes. Les fameuses pannes. Sèches. Croire qu’on est au 21 e siècle. Imaginez ces pannes dans les airs. Hum… en plus  des rackets de policiers, il y a  eu le racket interne. Et pourtant, j’ai pris la peine de demander au départ si j’aurais à payer en plus des deux milles dont ils m’ont déjà soulagé pour ma petite valise. À ce que j’ai compris les frais de voyage n’incluent pas la valise (même avec une limite de poids) en Afrique. C’est trop scientifique pour eux apparemment.

Si se soulager en route était en soi un chemin de croix. S’il faut le faire en brousse. S’il faut être sur ses gardes. Ne pas se faire braquer. Ne pas se faire mordre par un petit animal quelconque. Le faire au poste douanier d’Ilebo (frontière Ghana Cote d’Ivoire) n’est pas aisé non plus. Il faut payer 50 francs pour aller uriner et 100 francs pour l’autre. On se lave pour cinquante francs de plus. Toutes les devises sont acceptées. C’est au moins ça l’intégration africaine. Moi qui pensais jusqu’ici que les policiers ou douaniers (de la route)  guinéens et sierraléonais juste avant les ghanéens et nigérians  étaient les pires au monde, j’allais être bientôt servi.

Poste de douanes d'ILEBO
Poste de douanes d’ILEBO

Si vous avez l’habitude des aéroports, vous vous attendiez toujours à la fouille de vos bagages. Le poste de douane de Noé dès l’entrée en terre ivoirienne n’échappe pas à la règle. Mieux elle fait la fouille avec ses propres règles. Avec la même sensation d’inconfort que l’autre règle. Imaginez le décor. Cinq ou six bus ayant attendu toute la nuit pour cause de frontière fermée débarquent en même temps au poste de douane. Entre cinquante et quatre-vingt personnes chacun. Nombre de valises fois deux ou trois. Contrôle de pièces et des marchandises. Pas assez de douaniers  et surtout pas de scanners. Deux à trois heures de temps ainsi perdus. De quoi assommer définitivement notre résistance.

Si vous êtes assez impolis pour demander des explications. On vous répondra que la frontière ivoirienne est poreuse et que les autorités craignent le trafic d’armes en provenance d’éléments ayant fui le pays suite à la crise de 2010 -2011. Je dirai moi que c’est plus pour se faire des sous, sur les bagages, les marchandises et autres taxations en tout genre. Ne dites pas le contraire. Vivement qu’il n’y ait pas de trafic illicite. Il en va de notre sécurité. Si c’est vraiment le cas, l’installation de scanners est vivement recommandée à la place de ces douaniers véreux et corruptibles. Mon voisin ivoirien ne s’est pas retrouvé dans tout ce brouhaha et on a dû partir sans lui.

Si c’était à refaire, je ne le referai  pas. Quoique ce fut une belle, pas bonne, expérience. A l’heure du bilan, le résultat est largement négatif. Sur le plan du voyage. Zéro confort, total inconfort. Pas de magnifique paysage. Ni de magnifiques femmes. Elles se trouvent toutes sur les vols. Comme j’ai pu le constater à mon retour. Par le vol évidement. Sur le plan de l’unité de l’Afrique. Zéro avancée. Pas d’égards pour les ressortissants. Aucune effectivité de la libre circulation des personnes et des biens. Le discours des chefs d’états n’est pas suivi. À moins que ce soient eux qui ne donnent pas des instructions fermes  à leur administration respective. Il faut que ça change. Pour l’Afrique.

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